Les étudiants et la bohème

octobre 4, 2024

Les étudiants et la bohème est le titre d’un chapitre du livre Fès ou les nostalgies andalouses, écrit par Enrique Gomez Carrillo et traduit de l’espagnol par Charles Barthez (1927 Librairie Charpentier et Fasquelle). En voici un extrait :

La visite des médersas est une obligation rituelle pour les pèlerins de Fès.  Il faut les voir toutes. Il faut s’extasier à l’intérieur de la vénérable Sahridj dont les murs décrépits se mirent mélancoliquement dans le cristal d’un étang terni. Il faut admirer longtemps, en s’arrêtant devant chacune des merveilles de ses salles, l’incomparable Attarine, et son mihrab de zeliges polychromes et son immense lampe prodigieuse. Il faut s’étonner devant la grandeur de la Cherratine, la plus vaste, celle qui fut construite sur les ruines d’une autre université que les fidèles détruisirent parce qu’elle avait été profanée. Il faut chercher dans le patio de la Mesbahia les restes des marbres rapportés d’Algésiras pour orner l’école fameuse dans laquelle le savant Mesbah ben Abdallah commentait les paroles de Mahomet devant les docteurs qui, pour l’entendre, venaient de tous les pays d’Orient. Il faut passer bien des heures, bien des jours, à observer les cloîtres, les oratoires, les loggias, les galeries de la sainte Bou Inanya dont la miraculeuse beauté enthousiasma tant Léon l‘Africain. Ouverts aux curiosités des étrangers, malgré leur caractère religieux, ces séminaires qui conservent le cachet particulier des époques auxquelles ils furent édifiés par des Sultans amis du savoir, constituent les plus purs reliquaires de la tradition et de l’art maure. Et ce qui leur donne à nos yeux une valeur extraordinaire, c’est que, comme les impénétrables mosquées, ces édifices n’ont jamais cessé d’avoir une vie, une palpitation, une activité spirituelle, une influence directe dans le développement du peuple maghrébin. Ouvrez une des petites portes qui donnent sur les galeries supérieures de l’un quelconque d’entre eux, et, en pénétrant dans une cellule d’étudiant, vous le remarquerez tout de suite…

Ils sont plus de cinq cents, d’après les renseignements officiels, les tolba qui suivent ici les cours des études supérieures. Et tous ne sont pas des Marocains. Le prestige de l’Université de Fès s’est conservé si intact dans tous les pays islamiques que jusque des plus lointaines villes d’Assyrie, d’Arabie et de l’Inde, accourent vers ce grand collège les jeunes gens qui désirent entendre l’éloquente parole des héritiers de Sidi Boumédiène, d’Averroès, d’Avicenne, de Sidi Abd-el Aziz ed Debbar. Seule, la glorieuse école al-Azhar, au Caire, peut rivaliser, dans tout l’Islam, avec le groupe de chaires, qui se réunissent dans la cathédrale Qaraouiyine.  « Fâs, écrit un professeur arabe d’Oran, est toujours le « dar el al’m », le palais de la science, l’asile des connaissances musulmanes ; sa grande mosquée continue d’être la première école du monde. »

Dans tout l’Orient, de Tlemcen à Bagdad et de Damas à Samarkande, il n’est de fqih qui ne s’incline, plein de superstitieux respect, devant les tolba pourvus d’un « idjaza » (diplôme de licence) signé par les maîtres de l’Université marocaine. Car nul n’ignore que dans cette Mecque de la science, les études durent au moins dix ans et embrassent toutes les branches du savoir humain. Dans une œuvre très curieuse, intitulée Le Livre des Hommes intelligents, et qui fut écrite vers la fin du dernier siècle par Sidi Mohammed El Harchaoui, se trouvent énumérés et expliqués les différents cours qui se professent sous les voûtes de la cathédrale de Fès.

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